GARY (INDIANA), DETROIT, L.A. : MICHAEL JACKSON, UNE HISTOIRE NOIRE AMÉRICAINE EN TROIS VILLES

A l’occasion d’une exposition au Grand Palais sur l’influence de Michael Jackson dans l’art, revenez sur les pas du roi de la pop, passé d’une enfance pauvre à Gary, bastion de la sidérurgie et de l’exode noir, aux beaux quartiers de Los Angeles, alors que des émeutes raciales secouaient le pays.

Sur la photo, Michael Jackson est le petit dernier, sur la droite, celui qui fait signe de la main. Le cliché date de 1967, et celui qui est déjà un chanteur et bientôt une star a neuf ans. Les Jackson Five prennent la pose à Gary, une ville de l’Indiana restée surtout dans la postérité pour avoir vu naître le roi de la pop

 

 

Quatorze ans plus tard, en 1971, le magazine LIFE fera sa Une avec une autre photo des Jackson Five, cette fois prise avec leurs parents, depuis l’escalier de leur maison de la banlieue huppée de Los Angeles. 

 

 

Entre 1967 et 1971, quatorze années d’une ascension sociale qui s’incarne dans trois villes et trois adresses où la famille Jackson a vécu pour faire carrière, menée à la baguette par un père descendant d’esclave qui rêvait des lumières de L.A. pour sa descendance.

1. Gary, Indiana : deux fleurons, l’acier et Michael Jackson

Peu connue en Europe, la ville de Gary tient outre-Atlantique sa (relative) célébrité de deux histoires qui s’enchevêtrent :

  • avoir été le berceau de la famille Jackson dont l’avant-avant-dernier enfant, prénommé Michael, viendra au monde en 1958
  • compter le pourcentage d’Afro-américains le plus élevé des villes de plus de 100 000 habitants de tous les Etats-Unis (84% au recensement de 2000)

Si ces deux histoires courent sur des temporalités bien différentes, elles sont liées. En 1958, lorsque naît Michael Jackson, sa famille est installée dans l’Indiana de longue date, déjà. L’Etat qui loge au creux du lac Michigan, à la frontière du Canada, a vu débarquer la famille maternelle de Michael en 1936. Katherine, sa mère, petite-fille d’un esclave métisse, a six ans lorsque ses parents quittent l’Alabama du deep south (le “Sud profond”) pour l’Indiana.

Montée au Nord pour fuir la crise du coton, la famille de Katherine est loin d’incarner une trajectoire isolée : en un demi-siècle, à partir de 1910, pas moins de six millions d’Afro-Américains quitteront le Sud des Etats-Unis, aux lois racistes et à l’économie mal en point, pour le Midwest ou le Nord-Est des Etats-Unis. Eux s’installent à Gary, où l’on trouve à se faire embaucher dans les aciéries de la ceinture de l’acier, la “Manufacturing belt”.

Baptisée “Gary” du nom du PDG de la grosse industrie locale, United States Steel Corporation, la ville avait poussé comme un champignon en 1906, à une quarantaine de kilomètres de Chicago. Trente ans plus tard, lorsque Katherine et ses parents débarquent, la main d’oeuvre noire est déjà nombreuse. Eux font partie de ce qu’on appelle aujourd’hui “la Grande migration”, qui battra son plein dans les années 1920 et 1930.

Mais l’histoire noire du Midwest ne date pas de la Grande migration : à quatre heures de route de là, du côté de Lyes Station, deux pionniers Noirs et libres avaient déjà acquis quelques terres dans l’Indiana, en 1840. Rejoints par d’autres, ils formeront ce qui restera dans l’histoire comme “une colonie noire” (“black settlement”) – 800 habitants, tous Afro-Américains, au plus fort de la vague d’installation, au tournant du XXe siècle.

Quand Katherine rencontre Joseph, qui deviendra son futur mari et le père des Jackson Five, le couple retourne à Gary, où la sidérurgie embauche encore. Natif de l’Arkansas, Joseph est fils de descendants d’esclaves amérindiens et afro-américains. A Gary, le couple aura huit enfants (dont l’un ne survivra pas, juste avant la naissance de Michael), qui s’entasseront dans une petite maison de deux pièces.

Les Jackson n’appartiennent pas à la bourgeoisie noire, qui tarde à poindre dans le Midwest, où la classe moyenne est encore peu nombreuse. A Gary, le prolétariat a plutôt la peau noire, en 1958 comme c’était déjà le cas en 1919, l’année de violentes émeutes raciales sur les flancs du lac Michigan.

 

 

Cet été 1919, la tension s’enflamme un 27 juillet à Chicago, où la population noire a doublé en moins de dix ans. Là-bas, du côté du lac, un adolescent afro-américain s’est piqué de sortir de l’eau sur un coin de plage traditionnellement réservé aux blancs. Il se fera caillasser sous les yeux d’un policier, imperturbable. A en mourir, noyé. Treize jours d’émeutes suivront à Chicago, avec un bilan très lourd – 38 morts et 537 blessés. La bourrasque incendiaire de ce “Red summer” (“l’été rouge”) arrivera à Gary à quelques semaines de distance, début octobre. Gary est une ville noire et entend le faire savoir.

Gary, capitale afro-américaine des Etats-Unis ? Un demi-siècle après ces émeutes de 1919, certains voudront y croire, lorsque la ville élira Richard G. Hatcher, premier maire afro-américain de tout le pays (en 1968), puis accueillera dans le gymnase d’une high school la convention nationale noire, censée unifier l’agenda politique des électeurs afro-américains (en 1972).

Mais les Jackson, eux, songent plutôt à quitter Gary en cette année 1968. Les belles maisons à l’architecture avant-gardiste avec vue sur le lac commencent à être délaissées peu à peu par la bourgeoisie de Chicago qui y avait pris ses quartiers en villégiature et les Blancs de Gary ont commencé à s’évanouir dans la nature.

C’est le “white flight”, littéralement “l’envol blanc”, qui coïncide avec le départ de la famille Jackson, en 1968. Cette année-là, Michael a 10 ans, un petit frère et une petite soeur (Janet), et Joe Jackson a lancé sa progéniture sur le sentier de la gloire. Les Jackson Five sont nés, ils feront autant office de marchepied au patriarche Jackson pour élever sa famille socialement, que de chant du cygne pour le reste de la ville.

 

Longtemps, la famille Jackson – et tout particulièrement Michael – restera comme une étoile manquante pour Gary, qui refera plutôt la Une des journaux quand les statistiques du FBI en feront la ville la plus dangereuse des Etats-Unis.  Après leur départ pour Detroit, en 1968, l’ancien fleuron de l’industrie entamera une spirale dont elle ne se remettra jamais vraiment : en 1975, Gary ne compte déjà plus que 175 000 habitants dont 32 000 ouvriers dans l’acier, pour ne pas dépasser 80 000 habitants (et 7000 ouvriers à peine) en 2005.

2. Detroit, de perle noire à ville morte

Quand Joe Jackson décide de quitter Gary, ce n’est pas pour aller bien loin : la famille Jackson fait ses valises pour Detroit, dont la presse américaine a pu parler comme de “la plus belle ville noire” du pays. A moins de quatre heures de route (une paille, aux Etats-Unis) Detroit aussi est une ville-frontière, avec son lac qui passe un pied au Canada.

Detroit aussi est une ville emblématique de l’industrie américaine, à l’identité manufacturière encapsulée dans son surnom, “Motor Town”. La ville de l’automobile, patrie du fordisme et du travail à la chaîne, n’est déjà plus à son âge d’or lorsque débarquent les Jackson, mais le père Joseph ne travaille plus à l’usine.

Cinq ans plus tôt, c’est à Detroit que Martin Luther King avait dit pour la toute première fois “I have a dream” devant une communauté noire nombreuse. Mais si les Jackson sont là, c’est surtout parce que Berry Gordy y a monté la maison de disques Motown. En 1968, lorsque le producteur emblématique du label et sa vedette, Diana Ross, prennent sous leur aile les Jackson Five, Motown company est connue comme l’entreprise noire la plus florissante de tous les Etats-Unis. Le succès de la bande son de la firme – de la musique soul pour l’essentiel – rejaillit sur l’aura de la ville, et vice versa.

Gordy, dont les parents avaient fui le Sud et l’Etat de Georgie comme beaucoup de ces familles noires qui s’implanteront dans le Midwest, joue une partition nuancée : ses vedettes sont afro-américaines, comme bon nombre de ses clients, et la soul s’enracine bien quelque part dans les champs de coton de l’histoire esclavagiste des Etats-Unis.

Pour autant, Berry Gordy craint plus que tout l’étiquette de ghetto noir. Lui qui est né en 1929 à Détroit à une époque où la ville était à son apogée, cherche à séduire aussi une clientèle blanche. Or à Detroit, la classe moyenne, blanche pour l’essentiel, a commencé à migrer en banlieue à mesure qu’arrivaient les Afro-Américains originaires du sud du pays. A Detroit, 85% des habitants sont noirs, souvent pauvres, et régulièrement réprimés par une police spéciale, les “Big Four” aux méthodes aussi brutales qu’arbitraires.

Pour Gordy, des émeutes comme celles qui avaient déchiré la ville en 1967, un an avant l’arrivée des Jackson, sont une mauvaise affaire en terme d’image. Le 23 juillet 1967, une descente de police dans un rade sans licence dégénère. Les forces de l’ordre répondent par des coups, les chars dans les rues, et un couvre-feu. Les émeutes cet été-là, qui restent aujourd’hui comme les plus violentes de toute l’histoire du pays, feront plus de quarante morts. Une fois les braises de la révolte refroidies, la ville achèvera de s’enfoncer dans la désindustrialisation, jusqu’à sa faillite officielle, en 2013.

 

 

Mais Berry Gordy, qui vise le soleil dans tous les sens du terme, a quitté Detroit depuis longtemps quand la ville prend le bouillon. Dès 1969, il avait commencé à tester le marché californien pour déménager définitivement toute la Motown en 1971 à Los Angeles. Dans ses bagages, les Jackson, qui découvrent à peine Detroit mais dont l’ascension sociale va à rebours de la détresse de la ville en crise.

 

3. La lumière de Los Angeles et la peau qui blanchit

L’arrivée du clan Jackson a Los Angeles est mouvementée. La famille est d’abord logée par Berry Gordy du côté des collines de Beverly Hills, sur ces hauteurs de Hollywood dont la sociologie dit énormément de la trajectoire du clan Jackson, loin de Gary, Indiana. Mais les Jackson doivent déménager plusieurs fois : trop bruyants.

Deux ans et quelques locations plus tard, les parents Jackson finissent par acheter 140 000 dollars une maison de six chambres à Encino. Encino clignote moins que Beverly Hills ou encore Bel Air, où Gordy avait d’abord songé les loger : c’est  la banlieue de Los Angeles, à quarante minutes de voiture de Downtown (sans les embouteillages). Mais c’est une banlieue cossue, où Katherine, la mère, raconte dans ses mémoires avoir craqué pour “les dix-huit citronniers, orangers et mandariniers”, ainsi que le terrain immense, où les enfants jouent au basket.

A Encino, cette antre de la upper class, Clark Gable vivait à quelques blocs, dans les années 60. On est loin des ghettos noirs de Los Angeles, de l’autre côté de l’aéroport de L.A., vers le Sud. Quelques années avant l’arrivée des Jackson dans la ville, c’est là, dans le quartier de Watts, que des émeutes raciales avaient fait 34 morts.

Au creux du mois d’août 1965, alors qu’au même moment dans l’Indiana, le père, Joseph, créait les Jackson Five qui portaient tous ses espoirs, les quartiers noirs de Los Angeles s’insurgeaient contre les inégalités et le harcèlement dont ils faisaient massivement les frais de la part des forces de l’ordre. Aux cris de “Burn, baby, burn”, les émeutiers venaient rappeler qu’un an plus tôt, le Civil rights act était censé avoir aboli la ségrégation dans tout le pays. Sur le papier, car les discriminations, nombreuses, couraient toujours.

En devenant toujours plus pâle, Michael Jackson portera à même la peau ce voyage à travers la géographie noire américaine, jusqu’aux beaux quartiers à dominante blanche. A sa mort, en 1999, les plus optimistes assureront voir dans sa quête de blancheur l’abolition des races et des couleurs et le souci d’une Amérique indivisible.

Icône des Afro-américains depuis sa notoriété précoce, et pour la postérité flanqué d’une coupe afro inoubliable, Michael Jackson se prémunira longtemps d’être un porte-voix pour les Noirs d’Amérique. Pourtant, dans un pays étrillé par les émeutes raciales depuis sa naissance, il restera bel et bien la première superstar à descendre d’esclaves.

La famille a bien failli devoir quitter la villa de style “ranch californien” et son parc d’un hectare à Encino au début des années 80, lorsque le père, Joseph Jackson, accusa quelques dettes. Mais Michael Jackson, dont la carrière solo était déjà bien lancée à 23 ans, rachètera la maison familiale.

Des blogs spécialistes en “michaeljacksonologie” nous apprennent qu’il décida alors de la redécorer entièrement en style Tudor, dont il semble de notoriété publique que le chanteur l’affectionnait particulièrement depuis une tournée britannique. Au milieu de la cour pavée, trônera pour longtemps un réverbère de style victorien flanqué d’une pancarte : “Happyness” – “le bonheur”, ou l’ascension sociale d’une famille noire américaine en trois villes.